Depuis la nuit des temps, la rupture des ligaments croisés est la blessure qui accompagne le plus le footballeur. Douleureuse, longue et souvent menaçante pour les carrières, cette lésion est de mieux en mieux gérée au fil des années alors qu’elle devient de plus en plus régulière. Enquête avec plusieurs déclarations à notre micro du Dr Bertrand Sonnery-Cottet, spécialiste autour de ce fléau.
Ce mardi, le Paris Saint-Germain s’est imposé face au FC Barcelone (4-2) dans un choc au sommet en Ligue des Champions. Mais la victoire parisienne a un goût amer avec plusieurs blessures de cadres. Parmi ces pépins, Khvicha Kvaratskhelia, victime d’une rupture du ligament croisé antérieur du genou droit, est sûrement celui qui a le plus souffert. Ce mercredi, le club a officialisé le terrible diagnostic et a annoncé une intervention chirurgicale dans les jours suivants. Une semaine avant lui, c’est le LOSC qui a perdu son défenseur droit Tiago Santos pour la même raison. Sur Instagram, l’international géorgien a exprimé sa détresse et devrait être absent jusqu’en fin de saison. Derrière ces mots se cache une réalité que le football a parfois tendance à banaliser. « Tu connais, ligaments croisés », la formule est devenue une plaisanterie chez certains amateurs qui n’ont jamais approché le monde professionnel. Pourtant, chaque année, des joueurs voient leur saison s’effondrer et leur carrière remise en question à cause de cette blessure.
Le football actuel favorise malheureusement la multiplication de rupture des ligaments croisés
Si le football est le sport le plus touché par ce fléau, ce n’est pas un hasard. Il s’agit même de quelque chose d’inéluctable. Interrogé par nos soins, le chirurgien orthopédique de renom, le Dr Bertrand Sonnery-Cottet, explique comment cette discipline rassemble une combinaison dévastatrice de facteurs de risque : «le football combine malheureusement presque tous les facteurs de risque de rupture du ligament croisé antérieur : changements de direction rapides, freinages, pivots, sauts, contacts directs et indirects, le tout souvent en situation de fatigue. Mais au-delà de la biomécanique, il y a aussi l’intensité émotionnelle et décisionnelle du jeu : le joueur agit vite, parfois en déséquilibre, avec des contraintes neuromusculaires importantes. C’est probablement cette combinaison — mécanique, neuromotrice et contextuelle — qui rend le football si exposant.»
L’angle intéressant de la question est de savoir si la multiplication des matches et des entraînements dans le football actuel accentue les risques d’avoir cette grave blessure. En ce sens, le sentiment est largement partagé. Entre une impression renforcée par la médiatisation et une augmentation statistiquement démontrée, la nuance est importante. Le calendrier surchargé, l’intensification des efforts, la pratique intensive qui se fait de plus en plus tôt chez les jeunes et les temps de récupération parfois insuffisants sont régulièrement évoqués comme multiplicateurs de risques. Le docteur Sonnery-Cottet tempère : «on a effectivement le sentiment d’en voir davantage, mais il faut rester prudent. Il y a probablement à la fois une réelle augmentation liée à l’intensification du calendrier, à la vitesse du jeu, à la précocité de la pratique intensive, et une meilleure détection avec une médiatisation immédiate et des examens d’imagerie systématiques. Ce qui est certain, c’est que les joueurs sollicitent aujourd’hui leur genou à des niveaux extrêmes, parfois sans récupération suffisante.» La prudence reste donc de mise sur l’évolution globale des chiffres, mais la question de la charge de travail et de la récupération est devenue incontournable, même chez les clubs.
Quels recours en cas de rupture des ligaments croisés ?
Bonne nouvelle, les progrès de la chirurgie ligamentaire sont réels. Comme nous l’explique le docteur Sonnery-Cottet, ponte dans le domaine, les opérations liées à cette blessure sont bien mieux gérées de nos jours insiste sur cette évolution : «oui, il y a une évolution mais pas uniquement grâce à la chirurgie elle-même. Les techniques se sont affinées au cours des 5-10 dernières années et nous comprenons mieux l’anatomie fonctionnelle, la stabilité rotatoire, le rôle des structures associées. Mais le vrai progrès, à mon sens, c’est aussi la prise en charge globale : indication plus fine, chirurgie plus respectueuse, rééducation et réathlétisation mieux structurées, et surtout meilleure compréhension du rôle du système nerveux central. La réussite ne se joue plus uniquement au bloc opératoire, même si le contexte lésionnel initial est fondamental (rupture isolée du LCA ou associé à d’autres lésions) d’où l’importance d’une véritable équipe ultra-performante autour de l’athlète.»
Autrement dit, une opération réussie ne suffit pas. Il faut encore reconstruire un joueur capable de supporter les exigences du très haut niveau et c’est la plus grande marge de progression du processus à l’heure actuelle. Bien que certains athlètes d’autres disciplines peuvent parfois faire le choix d’un traitement sans opération, la réalité du football de haut niveau impose presque systématiquement l’opération. À la question de savoir si l’opération est obligatoire chez un joueur professionnel, le chirurgien est catégorique : «dans la très grande majorité des cas, oui. Le football professionnel impose des contraintes incompatibles avec une instabilité du genou. Cela dit, il existe toujours des exceptions, très sélectionnées, comme les ruptures partielles, avec des profils particuliers. Mais elles restent rares. L’enjeu n’est pas seulement de rejouer, mais de rejouer durablement au plus haut niveau, et sur ce point, la chirurgie reste le plus souvent la solution la plus fiable. Aucun club ne signera un joueur avec un LCA (ligament croisé antérieur, ndlr) affaibli.»
Pourquoi certains joueurs galèrent à retrouver leur meilleur niveau après les ligaments croisés ?
C’est l’une des grandes inconnues de la médecine du sport. Alors que les joueurs victimes de ligaments croisés galèrent déjà à se réathlétiser, certains peinent même à retrouver leur niveau d’antan. En ce sens, les facteurs psychologiques et neuromoteurs sont déterminants. Le docteur Sonnery-Cottet décrit ce phénomène : «c’est probablement la question la plus complexe. Quand le genou est stable, que la greffe est intacte, et que pourtant le joueur n’est plus le même, il faut accepter que le problème n’est plus uniquement mécanique. Le cerveau, la confiance, la perception du genou, la peur du mouvement ou du contact jouent un rôle majeur. On parle de plus en plus de désadaptation neuromotrice, et c’est un champ que nous commençons seulement à explorer sérieusement.» Une vision plus psychologique qu’avait abordé Matthieu Udol en 2024 dans un entretien accordé à L’Equipe.
Touché à quatre reprises par une rupture des ligaments croisés, le défenseur lensois avait expliqué comment cela avait affecté son mental et quelles qualités de footballeur cela lui avait-il permis de développer : «clairement la convalescence. Surtout sur ce genre de blessure. À la première, tu suis ce qu’on te dit, il y a plus dur. Mais la récidive, elle, elle fait mal. Tu sais que tu dois revivre cette période où tu cogites. La quatrième fois, je me suis vraiment demandé si j’arrêtais, si on n’avait pas assez trifouillé mon genou. Et puis le foot a repris le dessus, même si je sais que je risque d’avoir fortement de l’arthrose plus tard. C’est assez miraculeux, c’est en tout cas ce que m’a dit mon chirurgien, qui n’avait jamais vu ça. Après, je n’y pense plus, surtout que ma dernière blessure remonte à longtemps (à l’automne 2021). Physiquement, ce n’est peut-être pas totalement pareil, je sais que j’étais encore plus explosif. Mais on compense avec beaucoup plus de réflexion sur les mouvements et la lecture du jeu.»
Et cela peu importe la durée d’absence. Pour la convalescence, il n’existe pas de parcours-type. Deux joueurs opérés pour une rupture des ligaments croisés peuvent connaître des récupérations très différentes, selon les lésions associées, leurs capacités physiques, leur environnement et leur état psychologique. Le retour à la compétition ne doit pas se résumer à une échéance fixée à l’avance comme le souligne Bertrand Sonnery-Cottet : «à blessure équivalente, les trajectoires peuvent être très différentes. Au delà des lésions associées au LCA qui aggravent le pronostic tels que lésions méniscales, cartilagineuses, ou d’autres ligaments, il y a probablement des facteurs individuels : capacités neuromusculaires, plasticité cérébrale, vécu psychologique, environnement médical et sportif. Mais aussi la manière dont la reprise est gérée. Un retour rapide n’est pas toujours un retour réussi. La précipitation peut parfois coûter très cher à moyen terme. Les délais sont plus longs qu’auparavant et les chiffres de l’UEFA montrent clairement des risques de rechutes de près de 20% jusqu’à 8 mois post-opératoire. C’est pour cela que l’on entend de plus en plus des retours à 9 mois.» La reprise doit donc dépendre de critères fonctionnels, médicaux et sportifs, et non du seul nombre de mois écoulés depuis l’opération. A l’OL par exemple, Memphis Depay avait été touché par cette blessure en 2020 et avait mis un peu plus de 6 mois pour revenir. Quelques années avant lui, Nabil Fekir avait mis près d’un an, un temps similaire à celui nécessaire à Ernest Nuamah pour revenir ces derniers mois. L’absence se mesure au cas par cas et ce qui fait la différence est souvent le travail foncier qui suit l’opération.
Existe-t-il un âge où les croisés condamnent une carrière ?
En effet, une fois la chirurgie passée, le travail ne fait que commencer. Il faut récupérer la mobilité, reconstruire la force, retrouver la coordination, puis réintroduire progressivement les gestes spécifiques du football. La dernière étape, la réathlétisation, confronte le joueur à des situations plus proches de la compétition. C’est sur cette dernière partie que se mesure sa capacité à retrouver les exigences du haut niveau. «Il est central et indissociable de la réathletisation qui correspond à la dernière phase avant le retour à la compétition, explique le spécialiste Sonnery-Cottet. La chirurgie restaure une structure, mais la rééducation / réathletisation redonne une fonction. Aujourd’hui, je dirais même que la chirurgie est une condition nécessaire, mais rarement suffisante. La réathlétisation moderne doit intégrer la coordination, la prise de décision, la fatigue, le stress — pas seulement la force musculaire. Remettre le joueur dans son environnement cognitif fait partie des obligations récemment identifiées. C’est souvent là que se fait la différence entre un retour correct et un retour au très haut niveau.»
L’un des autres gros fantasmes autour de cette blessure se situe au niveau de l’âge. Si l’on écoute de nombreux observateurs, une rupture des ligaments croisés à la trentaine condamne à une fin de carrière largement en-deça du niveau escompté. Pour les joueurs plus âgés, l’enjeu est souvent de retrouver le niveau nécessaire pour poursuivre leur carrière. «Je me méfie beaucoup des seuils d’âge arbitraires, alerte Sonnery-Cottet. On a un magnifique exemple de joueur d’une longévité exceptionnelle malgré un chirurgie du LCA à l’âge de 37 ans du côté de Nice. Ce qui compte, c’est l’âge biologique, l’historique du genou, le poste du joueur, son style de jeu, et sa capacité d’adaptation. Chez un joueur jeune, l’enjeu est surtout la prévention des récidives qui reste très élevé pour le genou opéré comme pour l’autre genou aussi malheureusement. Chez un joueur plus âgé, la question est celle du retour au même niveau et souvent de la durée du contrat. Mais une rupture du LCA n’est jamais, en soi, une condamnation automatique. En 2025, la très grande majorité des footballeurs professionnels peuvent reprendre à leur niveau antérieur, sauf en cas de lésions associées, notamment cartilagineuses qui viennent aggravées la rupture initiale du LCA.» Vous l’aurez compris, la rupture des ligaments croisés est une blessure tout aussi difficile à comprendre dans tout son processus que douloureuse à vivre.
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